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09 mai 2012

Le bleu du ciel

« Cette nuit-là et les deux qui suivirent, partout où alla Julia, sans jamais sortir du petit cercle de ses intimes, elle apporta à tous ceux dont les yeux étaient ouverts à un tel sentiment, un instant de joie comparable à l'émotion profonde qui fait bondir le cœur quand, au bord d'une rivière, le martin-pêcheur s'élance soudain comme un trait de flamme par-dessus les rides de l'eau. »
Evelyn Waugh, Retour à Brideshead.

Certes, il fait gris ce matin et le 8 mai avait de faux airs de 11 novembre. Mais avant-hier, trois geais en vol ont croisé ma route, une nuée de guêpiers m'a fait cortège jusqu'à l'oppidum et un couple d'hirondelles rustiques est revenu nicher au-dessus de la terrasse. La baignade du 31 mars était un leurre, mais aujourd'hui je peux être catégorique : nous sommes entrés dans la belle saison.

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28 février 2012

Ergotage

Après la dernière journée de championnat, j'ai été pris d'une envie furieuse, quoique fugace, de m'épancher une fois de plus sur la question de l'arbitrage vidéo. Je n'en ferai rien. Pourtant, certains spécialistes du rugby réclament l'extension de l'utilisation de la vidéo à toutes les actions litigieuses, au motif qu'une pénalité injustifiée ou oubliée, même à cinquante mètres de l'en-but, décide autant qu'un essai du sort d'un match : on voit où cela mènerait le football. 

C'est un sujet à peine plus frivole qui m'amène, un jeu télévisé (et le football n'en est pas encore réduit à cela). Chez ma grand-mère, j'ai regardé Les Douze coups de midi, un jeu présenté par Jean-Luc Reichmann. Il remplace Attention à la marche, au concept et à l'audience érodés par la concurrence de Tout le monde veut prendre sa place, présenté par Nagui. Pour reprendre la main, TF1 a imité la recette du succès : un champion tient le trône jusqu'à en être chassé par un autre, accumule les gains, l'affection ou la jalousie haineuse des téléspectateurs, toujours plus nombreux à mesure que le règne s'étend, toujours plus inquiets à l'idée de rater l'émission qui enfin verra la tête du champion tomber.

Dans Tout le monde veut prendre sa place, les règles du jeu assurent un avantage certain au champion : en cas d'égalité en première manche, c'est lui qui choisit le ou les candidats à sauver ; en fin de deuxième manche, il attribue la question décisive à chacun de ses adversaires en fonction de son degré de difficulté ; en finale, il choisit parmi quatre questionnaires celui auquel il répondra et celui destiné à son adversaire. Dernier avantage, même défait, le champion peut racheter sa place en proposant à son vainqueur une partie de sa cagnotte. Afin de prolonger artificiellement le règne des grands champions, la production utilise deux procédés : glisser une, voire deux, questions introuvables parmi celles que le candidat choisit à ses adversaires : il est ainsi presque assuré d'éliminer le plus redoutable ; parmi les thèmes de la finale, en proposer un qui correspond particulièrement aux domaines de compétence du champion. Les questionnaires de la finale sont de difficulté croissante et à peu près équivalente.

La production des Douze Coups de midi ne peut jouer ainsi avec les règles, aussi les bafouent-elles allègrement. Le bon client devenu champion bénéficie d'un questionnaire nettement plus facile, dans lequel une question ardue sans conséquence vient de temps en temps écarter les soupçons. J'ignore si j'ai raison de suspecter pire tricherie en première manche, lors de laquelle on peut penser que deux questions, l'une simple, l'autre corsée, sont systématiquement préparées et attribuées selon la cote de popularité du candidat auprès de la production. En tout cas, la disparité de traitement lors du duel final ne fait aucun doute et va tellement contre l'équité théorique de tout jeu qu'elle a quelque chose d'exaspérant.

Et alors que rien ne me scandalise, cette violation de principes n'est pas loin de me révolter (pour preuve, je commets ce texte digne d'un courrier des lecteurs de magazine télé). Disons que c'est ma contribution minuscule à une critique de la vie quotidienne d'environ huit millions de Français, que c'est surtout un succès de plus dans mon grand projet solipsiste de n'intéresser personne, puisque ces huit millions de Français regardent une seule des deux émissions et se désintéressent de l'autre. Et il ne me viendrait pas à l'idée de convaincre quiconque, pas même, et surtout pas, ma grand-mère.

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22 février 2012

Histoires naturelles

Cette plante épineuse, brunâtre et ligneuse, qui croît en une nuit au milieu du bitume et parfois laisse échapper une pulpe de grenade, d'aucuns prétendent l'avoir vue bouger et la nomment hérisson.

Cela fait bien deux semaines que je vois en bordure de route un spécimen intact, comme empaillé, à quelques centimètres de la chaussée, terrassé peut-être par la peur et rendu par cela impropre à la consommation, ou pour le moins suspect, tellement bien conservé, sous le soleil revenu, que je le soupçonne de faire le mort en ce lieu, comme certains faisans solognots qui par expérience ont compris qu'en bordure de nationale on respectait un relatif cessez-le-feu.

J'ai bien peur d'avoir roulé sur un rouge-gorge il y a une dizaine de jours. J'étais sur une voie rapide, il a surgi pour picorer sur la route et ne s'est pas esquivé à temps, j'ai cru voir voler des plumes dans mon rétroviseur. D'habitude j'épargne jusqu'aux scarabées, je m'en suis un peu voulu, d'autant plus que je lisais pour la première fois René Fallet et ses imprécations contre l'automobile. Le froid très vif engourdissait moineaux et bergeronnettes et tuait même les flamants roses, ce qui me préoccupait plus, avouons-le, que la mort de Whitney Houston. De l'une comme des autres je goûte plus la beauté que le chant, pas loin de croire que Gainsbourg avait finalement le mieux résumé ce que nous Français pouvions penser d'elle. Les journalistes n'en pensaient pas plus mais tenaient par imitation à en parler, un désert musical à la radio m'en a donné de désagréables preuves : il est incroyable que la perspective d'avoir un éloge funèbre de Pascale Clark n'ait fait renoncer personne à mourir.

Whitney Houston, c'est un peu comme Glee, un mets local impropre à nos tempéraments. Je sais qu'un million de Français regardent Glee à la télé, probablement le double sur internet, parce que dix millions d'Américains le font et qu'en cette matière on peut leur faire confiance. Sauf que Glee, c'est un peu comme Bienvenue chez les Ch'tis (en mieux fait) : c'est très mauvais, mais ça dit quelque chose du pays, disons même du « vouloir vivre ensemble » (guillemets prophylactiques). On prend une noire, un blond, une juive, un handicapé, un homosexuel, etc., on les fait chanter et danser côte à côte et chacun aura droit un jour ou l'autre à son solo.

Le je-ne-sais-quoi qui donne l'avantage au flamant rose, c'est qu'il est rose, certes, mais c'est aussi la forme de son bec : on dirait qu'il régurgite en permanence la tête d'un cygne à bec noir. Je ne résiste pas à ce genre de chatterie.

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28 janvier 2012

Microcosme

Au risque de passer pour monomaniaque, je reviens une fois de plus sur la question de l'arbitrage vidéo dans le sport. J'ai l'obscure certitude que quelque chose d'important se joue là et qu'en cas de victoire des champions du malheur, ça ne jouerait plus beaucoup ; certaines guerres se perdent par la perte de positions qui paraissaient sans importance. Surtout, c'est qu'en voulant effacer les limites sacrées du stade où je me trouve bien, le monde tel qu'il va empiète sur mon terrain et m'implique par accident.

Hier soir, on pouvait voir à la télé un match de rugby entre Montpellier et le Stade Français. De très beaux essais ont été marqués, notamment un avant la mi-temps qui part d'un renvoi aux vingt-deux effectué par François Trinh Duc, magnifique enchaînement de passes précises dans le tempo. Sur la foi d'une escroquerie baptisée orgueilleusement révélateur, les commentateurs orgueilleusement baptisés les spécialistes — on pense à une belle chanson de Léo Ferré — affirment que Nagusa part devant Trinh Duc au moment du coup de pied, ce qui aurait dû invalider l'essai. Cela se joue à dix centimètres peut-être, et ce n'est sûrement pas la ligne épaisse ajoutée sur l'écran, loin d'être parallèle aux lignes de la pelouse, qui permet d'être catégorique. Et pourtant, catégoriques ils le sont, comme le sont quelques comptes-rendus écrits de ce matin.

Avant cette action, l'arbitre avait refusé un essai à Montpellier pour un léger en-avant de passe. Le révélateur, toujours aussi fantaisiste, était placé de telle sorte qu'il donnait déjà tort à l'arbitre. Autrefois, on aurait modestement regretté qu'en ne jugeant pas la passe au cordeau, l'arbitre préférât la lettre à l'esprit, et on aurait admis qu'il faisait partie du jeu. Mais il n'y a plus de lettre, il n'y a que de l'image et on voudrait tuer l'esprit.

Révélateur ! Le sens technique du mot aurait pu disparaître avec l'évolution technique de la photographie, mais la recherche de la vérité est une telle obsession en ce domaine, qu'il a été remis au goût du jour et attribué à un pseudo-progrès. A tout prendre, s'il faut absolument que le téléspectateur juge, je préfère l'image arrêtée au moment de la passe comme en a proposé le réalisateur espagnol lors du dernier Barça-Real, photo aérienne muette qui laisse quelque libre arbitre.

Le rugby est un sport objectivement inarbitrable, ses règles mobiles laissent tant de place à la subjectivité de l'arbitre qu'il faut en prendre son parti, admettre l'injustice et au besoin la maigre place laissée à l'arbitrage vidéo, sollicité une seule fois hier et incapable de confirmer ou pas un essai litigieux. Malgré cela, l'exemple du rugby continuera à être invoqué pour introduire la vidéo dans le football, et la vidéo ne résoudra rien, car il n'y a rien à résoudre : le terrain de jeu est un univers en miniature, on ne saurait réduire sans perte, par une vision  étroitement binaire, sa vertigineuse diversité.

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01 janvier 2012

Vœux

Ne maudis pas le sort taquin, ou les vieilles habitudes, qui t'ont mené ici et reçois mes vœux de santé, de courage et de joie pour cette nouvelle année.

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30 novembre 2011

Télé loisirs

Gary Speed est mort, pendu dans son garage. Je n'ai jamais vu jouer Gary Speed, la France n'a pas rencontré le Pays de Galles en foot depuis 1982, il n'a joué que dans des clubs situés alors hors de portée de mon intérêt, même le Leeds de Cantona, que je ne devais idolâtrer qu'après son arrivée à Manchester, et pourtant le nom de Gary Speed m'est familier depuis qu'un jour, il y a plus de vingt ans, j'ai découvert dans un programme télé sa fiche détaillée, qui ne l'était guère, dans la salle à manger d'un grand-oncle et d'une grande-tante protestants aujourd'hui disparus, des gens modestes et gentils, l'éloge peut paraître étriqué, je n'en souhaite pas d'autre à ma mort, sur une table où j'avais appris à jouer aux petits chevaux — il y a peu j'ai vu dans un magasin un jeu de petits chevaux allemand baptisé Mensch, c'est qu'en Allemagne ce jeu s'appelle Mensch ärgere dich nicht, « ne te fâche pas », je l'ignorais, mais ça m'a plu de penser qu'on pouvait apprendre, enfant, dans la pouponnière plutôt que la garçonnière, qu'il fallait à tout prix devenir un Mensch, ce dont l'oncle Lévi était un parfait exemple—, où donc je jouais aux petits chevaux puis au Scrabble, après qu'on m'en eut jugé digne un jour que je soufflai à ma mère d'ajouter B, A, N aux Q, U, E déjà posés, ce qui attestait la précocité de mon vice, sinon celle de mon intelligence, et où je feuilletais le programme télé à la recherche de photos de Louis de Funès, que je découpais puis collais dans un cahier, de photos de femmes nues, que je n'osais découper, et de toute information sur le football, ma passion naissante. C'est une anomalie d'avoir retenu tant d'années le nom de ce joueur, et simplement son nom puisque je croyais me souvenir d'un maillot vert et le pensais irlandais, mais c'en est une bien plus grave d'avoir oublié le goût des abricots juteux que donnait en abondance le seul arbre de leur jardinet, qui en assurait l'ombrage.

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20 novembre 2011

Jour voilé

J'ai eu pour une fois l'occasion de regarder Jour de foot. Canal + a acheté le monopole sur les images de la Ligue 1 jusqu'en 2016 et n'a donc plus à dénigrer systématiquement le championnat pour faire baisser les prix. La chaîne continue cependant sa campagne de calomnie contre les arbitres, plus sûrement contre l'arbitrage humain. Le résumé du match entre Evian Thonon-Gaillard et Lorient était bref, il montrait peu d'images. Achetées à prix d'or, on les a mises sous scellés : elles sont autant de preuves dans ce long procès chicanier.
Premier acte : l'arbitre ne donne pas faute à Gilles Sunu qui avait réussi à déborder son défenseur. « Pénalty ! », assènent les commentateurs, blâmant l'arbitre. Et il semble en effet qu'il y ait faute, que le défenseur utilise illicitement son bras pour faire obstruction, mais il le fait initialement en dehors de la surface, c'est très net.
Deuxième acte : sur l'égalisation lorientaise, Romao a touché le ballon de la main avant que son coéquipier ne marque de la tête. Un ralenti le montre, c'est vrai, mais plutôt que de condamner l'arbitre, il aurait peut-être fallu se satisfaire de l'équilibre ainsi rétabli entre les victimes des prétendues erreurs, ou mieux encore regarder d'un peu plus près le ralenti et conclure que si Romao fait main, c'est parce qu'il est déséquilibré, lui-même victime de la faute d'un adversaire.
Troisième acte : Barbosa s'écroule dans la surface. C'est l'hallali contre l'arbitre, qui vraiment ce soir les accumule. Pour une fois, même pas besoin de la vérité révélée du ralenti. Pourtant, sous un autre angle, la faute du défenseur est bien moins évidente que le surjeu — je me permets le néologisme, faute de mieux — de Barbosa, qui a raison d'en rajouter, puisqu'il doit rendre la faute visible non à une machine, mais à un homme, immédiatement. C'est le jeu, c'est sa loi et c'est notre joie.

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