planes

07 avril 2018

Le 7 avril de 68

Il y a cinquante ans aujourd'hui disparaissait Jim Clark, coureur automobile, et Pépée, chimpanzé de Léo Ferré. La mort de l'un, accidentelle, a fait plus de bruit alors que la détonation fatale à la seconde ; mais je suis plus sensible aux violons de la chanson qu'aux ronflements des moteurs, et depuis ce matin c'est à Pépée que je pense, et à cette date que l'art a sauvée de la chronologie. Tu nais seul, tu meurs seul, et entre les deux il n'y a que des faits divers. Mais il y a aussi, heureusement, la narration qui lie ces faits entre eux, qui crée sa temporalité propre et échappe au temps chronologique. C'est le propre de l'homme. Un enfant lisant cette note imaginerait sans doute que la voiture a percuté le singe ; lisant la précédente, qu'elle a percuté la tour, qui penche depuis. Il y a de la narration dans les équations mathématiques, dans les analogies, dans les récits de rêve, mais peut-être pas dans les rêves eux-mêmes — nous donnerions sens à ce qui n'en a pas —, dans tout ce qui rend la vie supportable. Je voudrais baiser les pieds de la marquise qui sort à cinq heures autant que ceux du cardinal qui s'évade à la même heure de sa prison nantaise. Ces pieds qui battent la mesure si loin, si bas, de la Teste immobile. Et je préfère à la poésie de Valéry et Breton leurs textes théoriques, parce que la narration qu'ils condamnent y transparaît malgré eux. J'ai compris aussi pourquoi l'arbitrage vidéo me faisait tant de peine : il rompt la continuité du jeu.

Tandis que toi t'en avais qu'huit, [silence] le 7 avril [silence] de 68.

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01 avril 2018

Le zombie

Après la mort de mon grand-père, il a fallu vider la maison familiale avant de la vendre. J'ai récupéré quelques livres, un peu par sentimentalisme, un peu par bibliophilie. Parmi eux se trouvait Le Zombie, de Francis de Miomandre, qui n'était pas mon premier choix. Le nom de l'auteur, en plus de sonner bien, m'était familier, sans que je sache au juste où je l'avais rencontré. Je ne l'avais jamais lu, je réparai la faute, disons le temps perdu ailleurs (dans Albertine disparue, Proust emploie l'expression « réparer le temps perdu » ; le temps retrouvé aurait-il pu n'être que réparé ?). C'était il y a sept ans, et lisant cette note de Tlön hier, j'étais bien en peine de me remémorer quoi que ce soit du roman.

J'ai retrouvé le livre immédiatement, sans le chercher. La journée, commémoration d'une résurrection fameuse, se prêtait bien à sa relecture, à la lumière de ce que Tlön avait fait connaître de sa relation à Lydia Cabrera. Le roman donne l'impression d'être raté : le zombie sort d'une tombe d'exposition à la foire de Paris, les personnages, nombreux, se révèlent liés par des liens improbables et artificiels, et l'auteur ne semble croire ni aux uns ni aux autres. À son crédit tout de même, des réflexions sur le rêve qui toujours révèlent un écrivain soucieux des fondements de son art. Le zombie n'est-il pas comme un personnage rêvé par le sorcier et rêvé, en concurrence, par Sylvia ?

Sylvia, peut-être, est-elle reflet de Lydia Cabrera. Elle n'est certes pas cubaine, mais porto-ricaine, ces Antilles sont grandes, mais le monde est petit, à Montmartre surtout. Si cette phrase vous paraît obscure, lisez Le Zombie. Il s'ouvre par une exergue orientale : « Celui qui a été vivifié par l'amour ne mourra pas. / Par notre tendresse, ô mon bien-aimé, / Nous avons gagné le Paradis ». Et se clôt par ce dialogue : « — Une autre fois, nous serons plus heureux. Dors ! — Je dors. » Hypothèse : cette novatrice histoire de zombie serait un hommage de Miomandre à la femme qui l'avait initié à ce mystère, un hommage à celle dont l'amour l'a comme ressuscité, un hommage à un amour ambigu, platonique, d'outre-océan et d'outre-tombe.

Oublions donc le bel inverti, le méchant Anglais, la captive aux yeux clairs et cette scène assez pénible où l'intrigue se résout, ils n'étaient que prétexte. L'écrivain est pareil au zombie, il les sert tour à tour uniquement par devoir, par obéissance à quelque puissance supérieure. Appelons-la narration. Le rêveur lui est aussi soumis. Et je m'endors en songeant à mon grand-père adolescent lisant ce livre, à sa santé fragile attaquée par la fièvre typhoïde, à son premier fils qu'il baptisa Francis, au mien qui a pris plaisir hier soir à ce que je lui en lise quelques pages, bien mystérieuses pour ses deux ans, et à mon deuxième fils, qui va naître, bientôt, et qui un jour lira, peut-être, Le Zombie.

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29 mars 2018

J'ai dix ans

Il y a dix ans, jour pour jour, Montell Jordan donnait un concert au Gin Fizz, boîte de nuit du Havre. Un tel début laisse supposer que j'y étais et que je vais partager mes souvenirs de cette mémorable soirée, mais je n'y étais pas, je ne sais pas d'ailleurs si elle a finalement eu lieu, je ne savais même pas jusqu'à hier qu'il existait une discothèque nommée Gin Fizz au Havre pas plus qu'un chanteur de R'n'B du nom classieux de Montell Jordan. J'avais récupéré je ne sais où un flyer annonçant le concert, et je ne sais pour quelle raison l'avait archivé dans le Tome 2 de L'homme sans qualités. Il faut croire que je le lisais il y a dix ans. Je sais que je le lisais déjà l'été précédent, puisqu'il m'avait aidé à digérer un dérisoire accident de voiture survenu près de Pise, et c'est cet extrait que je cherchais et que je ne trouvai pas hier soir, au contraire du flyer. J'avais cité le livre au moins une fois sur mon blog, Skoteinos avait noté en commentaire qu'on trouvait dans les solderies souvent le tome 1, très rarement le tome 2. C'est sans doute cette remarque qui m'avait décidé à saisir une deuxième fois l'opportunité de l'acheter dans un Emmaüs ou un Gibert, et c'est un des rares livres dont je possède deux exemplaires, l'un très abîmé, l'autre en bon état — bizarrement le flyer était dans ce deuxième exemplaire, soit que je n'ai jamais utilisé le premier (mais l'aurais-je acheté dans cet état déplorable ?), soit que j'ai transféré dans le second les souvenirs que j'accumulais alors.

Depuis deux jours, je lis, ou relis, je ne sais trop, le blog archivé de Slothorp, mentionné récemment par Alicedufromage. Une note est consacrée à Zodiac, de David Fincher, que je n'ai jamais vu et qui passait ce soir à la télé. Je ne l'ai pas enregistré, par négligence. Le film a un peu plus de dix ans, je devais tout juste commencer le tome 2 de L'Homme sans qualités, ou peut-être lisais-je les Mémoires du Cardinal de Retz, que je relis en ce moment. J'ai toujours été en retard. Je n'ai pas lu le dernier Houellebecq, mais j'ai relu le précédent, parce qu'il m'a beaucoup plu, et beaucoup plu deux fois. Un jour, je tomberai sur Soumission ; je ne le cherche pas. Il y a dix ans commençait Breaking Bad, je commence à peine la quatrième saisonJ'ai adoré Mad Men, mais j'ai étalé sur cinq ans son visionnage et je ne l'ai achevé que l'an dernier. Il y a dix ans ce blog existait déjà, je relis quelques notes d'alors, c'est moins bien que ce que j'écrivais deux ou trois ans auparavant. J'allais écrire « bien meilleur aussi que ce que j'écris là », mais il y entrait de la coquetterie, et c'est une évidence. Jamais je n'aurais écrit une note comme ça il y a dix ans, j'aurais trouvé ça décousu, minable, sans intérêt. Dix ans ont passé donc, le Gin Fizz a fermé, ou du moins donne peu de signes de vie sur Internet, Montell Jordan s'est fait pasteur, j'ai moi-même beaucoup changé, je ne suis plus l'enfant sans qualités que j'étais alors, je sais que l'errance qui a donné son nom au blog était une malédiction et que le meilleur de ce qu'il contient allait précisément là-contre. Et je peux comprendre un peu mieux aujourd'hui cette phrase d'Ulrich que le hasard m'a donné en lot de consolation : la morale est l'organisation des états momentanés de notre vie en états durables !

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11 mars 2018

Fiente

Je lis Hugo et la sexualité, d'Henri Guillemin. Hugo : « C'était la saison des vendanges ; de la route où nous passions, on apercevait, jupes courtes et penchées vers la terre, des cultivatrices dont on voyait surtout la première syllabe. » La première syllabe, je trouve cela charmant, un instant, en imaginant le début d'une jambe, puis je comprends : la première syllabe de cultivatrice, cette interprétation s'ajoute à la précédente, et aussitôt l'annule. Mon plaisir est gâché, le jeu de mot a gâté la belle image, et sans doute suis-je aussi vexé d'avoir eu l'esprit un peu lent. Mais l'eussé-je eu moins lent, je me serais juste privé du premier plaisir. Et je dis « aussitôt », mais je crois me souvenir que dans cette suite d'instants, il y en eut un meilleur : quand j'ai eu l'illusion que le jeu de mot perfectionnait l'image et qu'à la jouissance de celle-ci s'ajoutait le plaisir intellectuel de l'élucidation.

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11 janvier 2018

Le Vent d'hiver

« Le champ est libre pour les plus aptes : nul encombrement des chemins pour gêner leur marche, nul gazouillis mélodieux et innombrable pour couvrir leur voix. Qu'ils se comptent et se reconnaissent dans l'air raréfié, que l'hiver les quitte unis, compacts, au coude à coude, avec la conscience de leur force, et le nouveau printemps consacrera leur destin. »

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