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22 octobre 2018

L'Opinion

Je suis l'actualité de bien loin, mais une chose est parvenue à me surprendre tout de même : l'unanimité critique envers la réaction de M. Mélénchon à la perquisition de son domicile. Et le plus étrange est qu'on critique moins son discutable choix de filmer la scène, ou sa plus discutable encore mise en scène en selfie, mais ses paroles affirmant que sa personne est sacrée et son noli me tangere. Les journalistes y voient de l'hybris, je n'ose imaginer ce qu'en ont dit les twitteurs. Je n'y vois guère qu'un cabotinage, une parodie un peu ratée de l'imaginaire de la la Révolution française, l'expression d'une rhétorique que certains pourraient trouver juste, peut-être même admirable. Cela devrait diviser et il semble au contraire que ce soit universellement condamnée. Bien sûr, c'est une réplique de la corporation à un qui ne manque pas une occasion de la critiquer. De la même façon, après le débat entre M. Macron et Mme Le Pen, la profession avait beau jeu de se venger de la seconde en jugeant sa prestation ratée, mais l'unanimité déjà m'avait étonné : comment pouvait-on aussi catégoriquement affirmer que la candidate avait perdu l'élection par son attitude agressive ? Il y avait là quelque chose de suspect, de moutonnier sinon de concerté. On en viendrait à regretter les temps où des journaux partisans soutenaient systématiquement les représentants de leur camp : cela préservait au moins une certaine diversité d'opinions.

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17 octobre 2018

Comacina (souvenir d'été)

Nous sommes au bord du lac de Côme, c'est une belle après-midi de juillet. Nous venons de nager jusqu'à la petite île de Comacina, puis nous avons regagné le rivage, en faisant de grandes brassées pour être vus des plaisanciers distraits. Des adolescents, venus en Vespa, s'amusent : les garçons jouent au foot, les filles se prélassent au soleil en les regardant. Comme souvent en Italie, le niveau des joueurs a moins d'intérêt que leur sérieux, leur concentration et, chose extraordinaire pour une partie de plage avec des buts imaginaires, leur préoccupation tactique. Un des joueurs semble bien loin toutefois de ce souci : il fanfaronne, multiplie les dribbles et les frappes, sans grand succès mais avec une joie communicative. Il se recoiffe après chaque action, il sait qu'on le regarde, qu'on l'admire, et moi-même je ne fais pas autre chose, qui n'ai pourtant de goût ni pour les beaux garçons, ni pour les joueurs poseurs. Une jeune fille, un peu plus âgée que lui, beaucoup moins jolie, le taquine : je comprends qu'elle le compare à un « Apollon imberbe », et je trouve ça charmant. Un lustre a passé, j'ai repensé souvent à cette scène, à ce lieu, à la petite île et à l'étrange clocher d'Ossuccio, mais ce n'est qu'aujourd'hui que je me rends compte qu'imberbo semble rare en italien, sinon inexistant. Elle n'a pourtant pas dit glabro, ou senza barba, cela sonne trop mal à ma mémoire, et peut-être ai-je tout bêtement mal compris ses paroles et cristallisé toutes ces années sur un malentendu. À moins que la jeune fille n'ait employé une expression latine. Je n'aurais pas alors rêvé pour rien à cette jeunesse italienne que je considère comme la plus heureuse du monde ; les racines de sa sagesse étaient simplement plus profondes encore que je ne les avais imaginées.

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14 octobre 2018

Problemos

Il y a d'abord un lieu, très beau, la vallée de la Beaume en Ardèche et des prés d'un vert inhabituel en été. Il manque quelque chose à celui qui ne connaît pas ce coin de France et le plaisir de quitter la fraîcheur du bois de Païolive pour se plonger dans celle du Chassezac. Le film dure 1h20, c'est tellement rare que cela en devient extrêmement réjouissant. Un film ne devrait jamais excéder la durée idéale du spectacle : une heure trente (on peut à la rigueur concéder en plus le quart d'heure de la mi-temps). La musique, signée Ludovic Bource, évoque plus Vladimir Cosma que Michel Legrand, mais cette référence même à ces lointaines comédies françaises n'est pas sans charme. Victor (Eric Judor) a le bon goût de couper très vite le reggae que joue l'autoradio ; et il a oublié son djembé.

Les comédiens, peu connus à l'exception de Blanche Gardin, sont très bien. Je n'avais jamais vu Célia Rosich, qui trouve un subtil équilibre entre ce qu'elle cache et ce qu'elle montre de son émoi après l'égorgement des moutons ; j'avais aperçu Michel Nabokoff, très drôle dans cette même scène, dans le médiocre La Tour 2 contrôle infernale  ; je connaissais de Marc Fraize son sketch muet dans une émission insupportablement bavarde ; j'avais vu et aussitôt oublié, malgré ses faux airs d'Alison Brie, Claire Chust en Chantal Cloche dans une pub dont Eddy Leduc, la révélation du film, faisait la voix off. Judor l'a découvert dans une autre pub, pour la concurrence, dans laquelle sa voix faisait déjà merveille :

 

 

On lui doit la scène la plus drôle du film, à lui et à Youssef Hajdi, déjà vu dans Platane, malheureusement pas dans les meilleurs épisodes. Dans Problemos, il impose sa diction et son accent si particuliers dès la première réplique : « Excusez-moi, il est à vous le quatre-quatre gris ? ». La scène la plus drôle du film, à mon goût, ne dure que quelques secondes mais l'enchaînement des répliques, des gestuelles et des expressions est si parfait rythmiquement qu'on voudrait n'avoir jamais vu le film pour revivre le plaisir de sa découverte. Hemingway, paraît-il, n'avait pas de plus impérieux désir que de relire Guerre et Paix et de retrouver les sensations qu'il avait éprouvées en le lisant pour la première fois ; je ne l'ai jamais lu, j'aime les choses légères, modestes et frugales, comme Problemos, c'est une honte qui n'est pour mon salut peut-être pas fatale. 

Éric Judor s'est réservé quelques unes des meilleures répliques, mais aussi les plus mauvaises, les plus balourdes, encore que toutes ces appréciations soient évidemment subjectives. Il se contente encore parfois de son naturel, mais le cinéma n'est plus pour lui ce jouet qu'il s'amusait à casser avec Ramzy, comme deux enfants turbulents. On devine qu'il y a eu beaucoup de prises, d'essais, de travail. Avec les répliques coupées de Will Ferrell il y aurait de quoi monter un deuxième film aussi hilarant que le premier ; pour une fois dans une comédie française, on devine que Judor aurait pu faire de même. Il a pourtant eu l'élégance de livrer son film sans bêtisier, sans bonus, lui qui avait pris soin de l'annoncer par plusieurs extraits, quand les comédies françaises sont habituellement présentées par une bande-annonce qui compile paresseusement les meilleures répliques du film, et complétées par un bêtisier tourné exprès par des acteurs qui cabotinent. Problemos est du travail bien fait, et l'on est presque désolé que cela puisse être entendu comme un compliment équivoque, comme une critique cauteleuse.

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13 octobre 2018

Faire genre

Interviewée, Christine ans the Queens, devenue Chris, parle d'acceptance, et c'est plutôt gênant. Elle a sa nouvelle coiffure qui se veut masculine. De loin, en effet, on dirait Jérémie Elkaïm, mais en gros plan la source d'inspiration apparaît nettement : Valérie Lemercier en Odeline Fion. Le féminisme de l'époque n'est plus à la garçonne, mais au garconnet, ou indifféremment à la fillette. La comparaison vaut moins pour la coupe de cheveux que pour les mimiques, et pour une révélation plus large sur quelques spécimens de cette génération. Ils se dessinent sur le corps, ils changent de genre par caprice de l'imagination, ils ont peur de l'autre : ce sont de grands enfants.

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06 octobre 2018

Ménagerie

J'apprends en feuilletant un fascicule, sorte de petit magazine féminin qui assumerait sa raison d'être publicitaire et mercantile, que le jaune était la couleur de l'été dernier. Je trouve enfin le pourquoi de la recrudescence dans les rues de femmes portant vêtements de ce jaune foncé, de tous les jaunes le plus laid, proche de la couleur de la moutarde et des selles de bébé allaité, vêtements qui habituellement constituaient les derniers invendus à la fin des soldes et qu'une mystérieuse main invisible a réussi soudain à rendre indispensables. Faisons l'éloge de cette main décidément agile : la page 38 nous apprend que le violet sera la couleur de cet automne.

Le fascicule s'appelle Envie de plus, et il faut reconnaître au titre une capacité à décrire en trois mots l'essence de l'idée qui mène le magazine, et le monde. Sur la couverture, Cristina Cordula, pour qui j'éprouve une certaine sympathie conjoncturelle fondée sur notre défiance pour un ennemi commun : le legging. Dedans, pas grand chose. Un article sur la sécurité des tampons vient combler mes regrettables lacunes (Victor, tu penses que les règles ça concerne que les femmes ?) ; il contient, comme tous ses semblables, un encart publicitaire vantant les mérites d'un produit du groupe Procter & Gamble. Parfois, le lien entre l'article et le produit semble exagérément artificiel, comme cette très fine analyse de l'art subtil de la séduction ponctuée d'une publicité pour un adoucissant. On se raccroche aux branches : « Pour devenir tout à fait irrésistible, choisissez également un parfum pour vos vêtements. » Jaunes, comme il se doit.

Procter & Gamble, ce nom a toujours impressionné mon oreille, qui y entendait comme une devise anglo-saxonne au sens incertain. Envie de plus est la dernière manœuvre d'une entreprise qui les multiplie depuis longtemps, puisque c'est en sponsorisant des émissions de radio, dans l'entre-deux-guerres, qu'elle a fait naître le genre du soap opera. Le magazine est dit « pensé pour vous par P&G », cela s'affiche sous le titre, et je sais que mon inclusion dans ce pronom est abusive. Disons que c'est ma manière à moi de pratiquer la théorie du genre, martyr criblé de balles dont je n'étais pas la cible.

 

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