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12 décembre 2017

Joyeux anniversaire mon fils !(J.12)

Une note pour dire que Johnny s'était choisi avec les Etats-Unis un modèle honorable, une autre pour déplorer le factice des célébrations officielles et supposer qu'il prend source dans une soumission de valet devant ce même modèle américain : il faut une note de synthèse pour essayer de me faire comprendre — et le fait de n'être pas lu ne doit pas me dissuader de le faire, c'est un confort, on gagne toujours à se passer d'un confort et toujours aussi à se rendre compréhensible. A la relecture, j'avais un peu honte de la formule "productions étasuniennes", c'est l'éternel problème de ces habitants sans nom propre, et le plus circonstanciel problème du soupçon d'anti-américanisme. Il y a dix ou quinze ans, c'était une arme de destruction massive, puis l'accusation de complotisme a pris sa place, puisqu'il n'y avait pas de raison d'être critique des Etats-Unis sous Obama, et une seule de l'être depuis : Trump lui-même.

Il y a quelques mois, le hasard m'a fait regarder consécutivement Crazy Amy de Judd Apatow et Joséphine d'Agnès Obadia. Il s'agit de deux comédies romantiques dont l'héroïne est une trentenaire presque jolie, l'une ossue l'autre fessue, admiratrice de Woody Allen, femme active accomplie en quête d'amour, et jalouse de sa sœur. Crazy Amy est inégalement drôle, Joséphine uniment pathétique ; l'un est écrit, l'autre pas, il a été vaguement dessiné, la bande dessinée n'est souvent que cela, l'alliance d'un demi-écrivain avec un demi-peintre, parfois il s'agit du même, souvent les fractions sont moins flatteuses. Ici la réalisatrice, sorte de Mouret au féminin, a un passé d'auteur, mais ce n'est qu'un passé et le film consacre l'alliance de deux paresses. Il n'y a aucune invention, même pas de savoir-faire, ce n'est pas un travail de faussaire, ce n'est pas un travail.

La rencontre entre les deux films n'était que fortuite et il ne faudrait pas en tirer des généralisations abusives, ni plus qu'une analogie avec le cas Johnny Hallyday. Les Américains sont de notre époque les maîtres du monde, d'autres civilisations avant eux l'ont été et chacune à son apogée s'est distinguée dans ses productions artistiques par le raffinement de son humour et la finesse de son analyse psychologique, qui ne sont peut-être que les deux facettes d'une même qualité — faute de mieux, nous la nommerons intelligence. A son apogée ? Peut-être cette qualité est-elle plutôt le propre des empires finissants, du moins vieillissants, plus lucides que conquérants ? Proust alors n'enterrerait pas que l'aristocratie en voie de disparition, mais aussi la France de la Belle Epoque.  Qui sait ? Pas moi, qui voudrais simplement que les Etats-Unis nous servent de surmoi plutôt que d'Idéal du Moi, qu'autonomes nous soyons capables d'obéir à notre propre loi, d'autant qu'elle est universaliste, plutôt par exemple qu'à ce commandement ignoble « le temps, c'est de l'argent ». Le temps, c'est tout sauf ça.

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07 décembre 2017

Ça ne meurt pas un homme (J.7)

On a beau suivre ça de loin, quelques minutes de radio dans la voiture, quelques autres de télé dans le canapé, le temps d'entendre notre président évoquer un chanteur "populaire dans le bon sens du terme", ce qui est toujours déplaisant, le temps de voir Vincent Perrot parler sérieusement de la pensée politique de Johnny, le temps surtout d'assister à une surenchère commémorative et à une obsession de son organisation, tout ce temps, c'est le nôtre. Etre absolument moderne, ce n'est pas être de ce temps, mais être dans ce temps. Les gens qui aiment rappeler qu'ils n'ont pas la télévision, font-ils du temps ainsi sauvé autre chose que cette forfanterie ? Le temps passe, et c'est heureux. Johnny avait une chanson qui disait « ça ne change pas un homme, un homme ça vieillit », voyant Vincent Perrot hier je n'étais pas sûr de la pérennité du constat, je ne l'ai reconnu qu'à sa voix, il n'avait pas vieilli, il avait changé. Je me souviens d'articles d'Andrée Viollis pour le Petit Parisien, elle était envoyée spéciale au chevet d'Anatole France mourant, mais qui tardait à mourir, ça en devenait presque un gag, ce n'est pas sans analogie avec l'agonie de Johnny Hallyday, mais c'était plus spontané comme l'étaient sans doute ses obsèques, populaires, quoique déjà nationales. Obsèques nationales, est-ce une nation qu'on enterre ? France, c'était la France, Hallyday, aussi sans doute, la France de son temps, obnubilée par les productions étasuniennes. Il faut voir avec quel plaisir masochiste les journalistes rappellent, seule note discordante, à quel point les Américains l'ignoraient et ne cessaient de le faire que pour nous moquer de l'aimer. Un panda s'éveille, une idole s'éteint, la Chine attendra, l'idole, la vraie, n'est pas morte, et le zèle avec lequel on la célèbre, au sommet de l'Etat, est celui d'un valet.

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06 décembre 2017

Un bon gars (J.6)

Le temps passe, et les hommes. Je trouvais qu'on en faisait beaucoup pour d'Ormesson, et je ne parle pas du Pléiade, mais ce n'est rien comparé au flux continu d'hommage à Johnny. Cela rappelle un peu le décès de Jean-Paul II, en pire, c'est-à-dire avec twitter et BFMTV, et des programmes nécrologiques impudiquement fignolés.  Ce n'était pas rien, Johnny Hallyday, c'est ce qui ressemblait le plus par chez nous à Johnny Cash. Il était inexportable parce qu'il était très français au fond, sans l'être d'apparence.  Il avait rapporté d'Amérique des motos infectes et des tatouages grotesques, mais pas que : je l'avais vu en concert, il y a trois ans, presque malgré moi, et il m'avait impressionné par son énergie et ses quatorze ou seize musiciens, dont une section de cuivre (je n'en ai vu qu'à une autre occasion, un concert gratuit d'Herbert Léonard, en 2006, sur la plage du Havre — il ne dégageait pas la même puissance, évidemment, mais j'avais été surpris d'apprendre qu'il aimait la soul et ambitionnait à ses débuts d'être une sorte d'Otis Redding français : il faut croire qu'on contrefait plus facilement Elvis qu'Otis...). Il y a toujours du mérite à se choisir pour père un puissant, Beyle n'aurait pas été Stendhal sans Napoléon.

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05 décembre 2017

D'Ormesson (J.5)

Depuis la nuit dernière, Jean d'Ormesson n'est plus. Je lis quelques nécrologies, sa page Wikipedia, cherche quelques photos de lui jeune, je n'en trouve que de décevantes sur lesquelles il a l'air vieux, alors que son charme de beau vieillard plutôt que de vieux beau tenait précisément à son air de jeunesse. Ce charme, je ne l'ai éprouvé que lors de ses passages télévisés, où sa gaieté faisait merveille, il fallait vraiment qu'il se mette à parler politique pour en atténuer l'efficace, cela ne manquait jamais, et finalement me dissuadait d'ouvrir ses livres. Je l'ai fait une fois, je crois, pour un portrait de Roger Caillois qui ne me laisse aucun souvenir. Il parlait de son œuvre avec modestie, incertain de sa postérité ; il est temps peut-être de le lire enfin.

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04 décembre 2017

Mimicry (J.4)

Je croise beaucoup d'automobilistes corses, et ce n'était pas sans une certaine fierté que je les voyais traîner dans nos parages, apparemment non dénués de la beauté qu'un lieu commun associe à leur île, lointaine. J'ai appris depuis que ce sont en fait des indigènes, souvent jeunes, qui profitent de la latitude offerte par les nouvelles plaques où l'indication géographique n'est que décorative, pour décourager d'un 2A ou d'un 2B menaçant tout vandale ou conducteur belliqueux. Le Corse fait peur, il semble qu'on soit enclin à l'imaginer sauvage, ou bien truand, ou chaînon d'un clan qu'il serait imprudent d'agacer, volontiers armé en tous les cas, et, dans l'imaginaire de mes jeunes pays, plus respectable qu'un Creusois ou qu'un Héraultais. Et je ne suis pas sans admirer dans cette stratégie adaptative quelques traces de mètis.

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