Nostra res agitur
Un soir (à La Teste, je crois) après que j'ai gagné (assez brillamment) contre un adversaire pas trop mauvais*, un type est venu me voir dans les vestiaires pour me demander pourquoi je ne passais pas pro. Dans un premier temps, j'ai été tout simplement surpris, je n'avais jamais imaginé le faire. Dans un deuxième temps, j'ai été bêtement flatté. Ensuite, évidemment, j'ai oublié sa proposition puisque je n'avais aucune des qualités physiques et mentales pour la réaliser avec un quelconque succès.
Bien sûr, aujourd'hui encore, je préférerais avoir été champion du monde que prix Goncourt, mais je n'étais pas assez doué pour ça. Le problème c'est que, quelquefois, on n'est pas doué pour ce que l'on aime. Lorsque l'on fait du sport, on se rend vite compte que l'on ne réalisera pas ses rêves (on ne court pas très vite ni très longtemps, on ne saute pas très haut, on ne frappe pas beaucoup, on encaisse mal), lorsque l'on écrit, c'est plus difficile, il y a toujours un type qui n'y connaît que dalle pour vous dire que ce que vous écrivez est "vachement beau". On connaît le résultat.
* qui est d'ailleurs, lui même, passé professionnel sans beaucoup de succès.
Frédéric Roux, 18/03/2013.
Echec
C'est peut-être au spectacle du rugby que je dois mes plus intenses joies télévisuelles, et mes plus fréquentes : car au nombre des victoires de la France s'ajoute celui des défaites du quinze d'Angleterre. Combien de fois l'ai-je vu rater le Grand Chelem lors d'un dernier match qui lui était promis ? Et cette année, le souffle du jeu gallois autant que le souvenir amer de la filouterie d'Owen Farrell rendent ma joie encore plus grande.
Vœux
C'est la seule régularité dont j'ai jamais fait preuve ici, respectons la tradition : visiteur égaré, je te souhaite courage et joies pour cette nouvelle année.
En 2013, une fois par semaine, je ferai en sorte que l'endroit ressemble un peu moins à une ville fantôme.
Douze
Le 12/12/12, à 12h12. Nous devrons attendre 88 ans pour voir date comparable, le 01/01/01 à 1h01 : il nous faudra vivre et nous coucher tard, peu de chances que nous y parvenions. Dans 8 jours et 8 heures, nous serons le 20/12/2012 et il sera 20H12. Nos chances de vivre cela sont plus élevées, la fin du monde n'étant prévue que pour le lendemain. La régularité de cette date est moindre, mais elle ne se reproduira pas ; c'est un hapax de notre calendrier. Toutefois nous lui préférons l'autre. Ce vers de Vigny, « aimez ce que jamais on ne verra deux fois », nous l'avons, d'abord par erreur, puis par goût, pour des raisons de versification et de modestie, retenu ainsi : aimez ce que jamais vous ne verrez deux fois. Et depuis le déluge et la mort de Jeanne Calment, on ne vit plus jusqu'à 120 ans.
Automne
« Dans les champs, les corbeaux sont plus nombreux. Les abeilles ne sortent presque plus et on ne voit plus de papillons. Les mouches pénètrent dans les maisons et meurent. » Ce n'est ni l'apocalypse, ni la modernité, c'est l'automne, tel qu'il est décrit dans des leçons de choses pour les enfants de l'après-guerre. Aujourd'hui le temps est triste et froid, la nature est en dormance. Il a suffi pourtant d'une belle journée anachronique pour suspendre le déclin et donner l'illusion du printemps. Autour des feuilles rouges volètent des papillons bien ternes, de petits oiseaux ricochent avec ivresse au-dessus de la rivière, une buse me survole toutes serres dehors et dans l'air flottent un parfum mêlé de garrigue et d'humus, une impression de joie aussi, née des derniers feux de la dépense, des frénétiques sursauts de la vie avant le grand sommeil. Mais il n'y a déjà plus de mouches pour faire honneur au cadavre du blaireau dans les fourrés.
Pure adhésion
« Je veux apprendre de plus en plus à considérer la nécessité dans les choses comme le Beau en soi : — ainsi je serai l'un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ceci soit désormais mon amour ! Je ne ferai pas de guerre contre la laideur ; je n'accuserai point, je n'accuserai pas même les accusateurs. Détourner le regard : que ceci soit ma seule négation ! Et à tout prendre : je veux à partir d'un moment quelconque n'être plus autre chose que pure adhésion ! » (Le Gai Savoir)
Suède chews Blues
Suède 2 - France 0.
Ce n'était pas, pour nous supporters français, un match agréable à regarder, mais c'est le défaitisme complaisant de Balbir et Larqué qui l'a rendu franchement pénible. L'ampleur de l'hommage médiatique à Thierry Roland m'avait laissé quelque peu songeur, il a suffi d'un match de Denis Balbir pour mesurer à quel point nous le regrettions. Il était un garde-fou au pessimisme croissant de Jean-Michel Larqué ; son caractère enfantin — joueur, collectionneur — lui ménageait une certaine capacité d'émerveillement. Thierry Roland, Thierry Gilardi, Christian Jeanpierre même, sont peut-être les indispensables idiots utiles du commentaire footballistique.
Il faut concéder à Larqué qu'en vieillissant j'ai tendance à suivre la même méchante pente et que la victoire inespérée en championnat du modeste club que je supporte depuis toujours, a suscité une angoisse plus térébrante que ma chiche joie finale. J'avais bien quelques griefs contre Laurent Blanc, ses changements tardifs, sa frilosité tactique lors du premier match qu'il aurait fallu gagner, l'absence de dévouement martial chez la plupart des joueurs, mais les certitudes en ce domaine sont si rares, tout se joue à si peu, quelques centimètres à côté du poteau, quelques millimètres sur la surface de frappe... Tout ce qui a été critiqué avant-hier ressemble à s'y méprendre à ce qui avait été loué le match d'avant.
Surtout, je me suis forcé à étouffer ces griefs parce que j'ai longtemps cru en la victoire et qu'elle seule avait de quoi satisfaire mon redoutable chauvinisme. Il me faut quoiqu'il arrive soutenir une équipe et je me fie pour la choisir au hasard du lieu de ma naissance avant tout autre critère raisonné. J'aime en premier lieu mon équipe, ensuite le beau jeu, je me réjouis quand les deux s'associent, à défaut je me contente de l'admirer chez d'autres, comme l'homme marié heureux de voir passer de jolies filles sans se désoler de ne les posséder pas. Ou sans trop s'en désoler. C'est un bien piètre éloge funèbre : Thierry Roland, de ce point de vue là, je ne vaux pas mieux que vous.
