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30 novembre 2018

Les jeunes filles en fleurs de la rhétorique

« Cette plasticité donne beaucoup de variété et de charme aux gentils égards que nous montre la femme, et celle à qui nous ne plaisons pas ou qui ne nous laisse pas voir que nous lui plaisons, prend à nos yeux quelque chose d'ennuyeusement uniforme. Mais ces gentillesses elles-mêmes, à partir d'un certain âge, n'amènent plus de molles fluctuations sur un visage que les luttes de l'existence ont durci, rendu à jamais militant ou extatique. » (À l'ombre des jeunes filles en fleurs)

Militant ou extatique, le choix des mots déconcerte. Est-ce là un exemple du génie de l'écrivain, de la vraie variété prisée chez Saint-Simon, celle que donne cette plénitude d'éléments réels et inattendus, celle qu'aucun déterminisme ne peut faire naître seul ? Militant, le mot n'a pour nous plus qu'un sens, celui d'engagé politique ou syndical, de plus en plus nimbé d'une connotation négative, désuète, un peu à la manière du mot « politique » que ces acteurs eux-mêmes dégradent en l'affublant de l'adjectif « politicienne ». Aujourd'hui les révoltés ne sont plus militants, ils ne luttent plus les armes à la main, leurs signes de ralliement sont un gilet jaune et Facebook, deux symboles qui signifient « faites attention à moi ». Quant à l'extase, on n'en connaît plus qu'une, laïque et matérialiste : l'orgasme sexuel.

Proust heureusement développe, comme toujours — la Recherche est un heureux développement.

« L'un — par la force continue de l'obéissance qui soumet l'épouse à son époux — semble, plutôt que d'une femme, le visage d'un soldat ; l'autre, sculpté par les sacrifices qu'a consentis chaque jour la mère pour ses enfants, est d'un apôtre. »

Un soldat : Proust dit « militant », il aurait pu dire « militaire », mais le beau sexe alors ne portait pas le sabre. « Militant » de plus est porteur d'un sens religieux. Littré le définit d'abord comme un terme de théologie : « qui appartient à la milice de Jésus-Christ » ; en deuxième acception, il note : « aujourd'hui, militant se dit dans un sens tout laïque, pour luttant, combattant, agressif. » Tout commence en mystique et finit en politique ? Nous avons appris depuis Péguy que la politique n'est pas le stade ultime de la dégradation. Ne serait-elle pas d'ailleurs plus estimable que la mystique même ? (c'est le sophiste en moi qui parle). Revenons à Proust, et à sa construction étrange qui donne à l'épouse soumise à son mari un visage militant, à la mère dévouée un visage extatique. Nouvelle interrogation : ce visage extatique qu'on associerait volontiers à celui d'une sainte mystique, s'oubliant comme la mère le fait pour ses enfants, Proust le dit d'apôtre. L'apôtre, certes, s'abolit en sa mission, et l'opposition militant / extatique pourrait ainsi se dire « celui qui lutte » / « celui qui se soumet ». Mais on le voit, la chose est plus complexe, puisque le soldat n'est pas seulement celui qui lutte, il est aussi celui qui obéit, la mère pas uniquement celle qui se soumet, mais surtout celle qui se sacrifie pour que quelque chose de supérieur à elle advienne, le Fils, et le petit Marcel deviendra grand. L'illusion serait de regretter que le choix des mots opéré par Proust soit imparfait, de traquer l'erreur et le défaut, l'inadéquation de la phrase et de la réalité. La plasticité est une qualité pour la phrase comme pour les charmes féminins, la plus haute littérature a les mêmes grâces que le visage des jeunes filles en fleurs.

 

 

 

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29 novembre 2018

Warioland

J'ignorais jusqu'à ce matin l'existence d'Emmanuelle Wargon, secrétaire d'État à l'Écologie depuis le récent remaniement. Aussi, lorsque mon attention distraite a vu ce titre, « un gilet jaune interpelle Emmanuelle Wargon », j'ai lu « Emmanuel Macron ». Le fait est bien connu, quelques lettres suffisent à notre esprit pour reconstituer les mots et les noms qu'il connaît déjà. Je sentais bien tout de même que quelque chose n'allait pas, je supposai une faute de frappe, puis deux, avant d'admettre la réalité distincte de Mme Emmanuelle Wargon. Je sais maintenant qu'elle est la fille de Lionel Stoléru, je sais son passé de lobbyiste chez Danone, je sais même ses cheveux et son visage, tout cela qui fait qu'on ne peut la confondre avec notre président. Et pourtant, puissance du nom ! je ne peux m'empêcher de la voir en double de son paronyme, séparée de lui par des riens : un prénom à peine féminisé, un changement d'occlusive, une inversion de lettres et surtout ce M renversé en W, qui me rappelle ce personnage de mon adolescence, l'ennemi de Super Mario, Wario. Cette analogie est d'autant plus vaine que les rôles sont bizarrement distribués : à quoi sert la duplication si les deux créatures sont alliées ? Qui pour faire le méchant, ou le héros ? Qui pour écrire l'histoire ?

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28 novembre 2018

Gag

J'ai écrit dans une note précédente que les jeunes générations avaient été biberonnées à la sitcom américaine, c'est peut-être moins vrai désormais, il me semble que la vague a reflué et que les séries à succès d'aujourd'hui sont plus volontiers dramatiques — mais je n'ai pas Netflix. Mon oncle Charlie (Two and a Half Men) n'était pas la meilleure des sitcoms : son acteur principal, Charlie Sheen, jouait un personnage plus intéressant dans les dernières saisons de Spin City ; son créateur, Chuck Lorre, a fait plus ambitieux et plus réussi ensuite avec The Big Bang Theory. La série ne se déploie que sur un registre comique, il n'y a pas de réelle intrigue comme dans Friends ou How I Met your Mother, pas non plus la finesse new-yorkaise de 30 Rock. On aurait tort pourtant de ne retenir d'elle que les grossièretés qu'elle se permet plus que ses rivales : parce que la mécanique tourne à vide, elle montre peut-être mieux qu'aucune autre les rouages comiques de la sitcom américaine. Dans le premier extrait de la vidéo qui suit, la série se permet une échappée dans l'émotion. Quinze secondes sans rire, la concession est rare, c'est un sacrifice accordé par les auteurs en vue d'une plus belle prise. Jon Cryer est excellent comédien, son poème et son émotion sonnent vrai. Au prix d'un raccord périlleux, mais pensé, qui suit le mouvement de tête du père vers son fils, le plan se resserre sur le visage du premier : il est dans l'attente du contre-don, de l'émotion partagée. Cela dure deux secondes, le temps se suspend-il, comme le veut la formule rituelle ? Non, jamais cela n'arrive, mais quelque chose est sur le point d'advenir : un démenti de l'attendu non par le réel, mais par le fictif. Un gag.

 

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27 novembre 2018

La chauve-souris

Les Grosses Têtes dans la Nuit des Temps 53 : Jean Yanne

 

Autre exemple de ce qu'une histoire drôle réussie doit à son contexte : l'histoire de la chauve-souris par Jean Yanne, à 4'32 dans l'extrait ci-dessus (on peut aussi écouter avec profit l'histoire de la coupe de Charlemagne qui suit immédiatement). Si l'on devait décortiquer le mécanisme de l'histoire en question, ce qu'il faut évidemment se garder de faire, on le trouverait bien imparfait. Et pourtant, elle marche. Jean Yanne n'est pas très bien entouré dans cette émission des Grosses Têtes, mais il faut tout de même mettre au crédit de Thierry Roland le rire benêt qui amplifie l'effet comique de la blague. La censure des mots crus pourrait rendre l'histoire incompréhensible, puisqu'ils sont à la fois son argument et sa chute, au lieu de ça leur coupure crée un flottement bénéfique à l'imagination, puis à la moralité. Et bien sûr cela fonctionne surtout grâce au talent de conteur de Yanne, maître du rythme : réticence initiale, lenteur gourmande dans l'énumération des détails, rupture de tempo et de logique avec la chute hénaurme.

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26 novembre 2018

Le Rire

D'Alex Métayer j'aime un certain nombre de classiques, des Pâtes à la Boudoni à Kama Sutra (« dis pas merci »), mais je n'ai vu qu'un spectacle en entier, son dernier, et j'en garde le souvenir d'un léger ennui enduré avec bienveillance, et pulvérisé lors de l'avant-dernier sketch. Le one-man-show se veut entreprise de vulgarisation scientifique, on ne rit pas beaucoup pendant une heure, mais cette longue séquence un brin décevante est comme créée pour préparer le kairos des histoires drôles racontées par devoir, comme à regret, par le personnage professoral. Ces histoires drôles sont à peine scabreuses, mais elles rompent si nettement avec la tonalité du spectacle, l'ennui douillet qu'il a construit, qu'elles produisent un effet de libération et de puissance comique auquel l'extrait qui suit, décontextualisé, ne peut rendre justice. On approche ainsi une des limites du stand-up, catalogue de vannes que le fil de l'histoire n'unit ni n'ordonne, récitées par le comédien plutôt que par un personnage. Le genre a ses réussites bien sûr, mais Blanche Gardin, Amy Schumer ou Louis CK, pour atteindre pareille efficacité comique, doivent procéder à une surenchère d'obscénité, non dépourvue de mérite, mais probablement de puissance cathartique.

Alex Metayer " Le Rire"

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