21 novembre 2009
Court camarade, le vieux monde et, derrière, toi
France - Samoa. Deux essais accordés par vidéo-arbitrage, le premier où la vidéo ne montre rien, la deuxième où elle se trompe (autre hypothèse : elle reconnaît ses limites, l'en-avant commis hors de l'en-but n'étant, de fait, pas de son ressort, et dans ce cas elle parasite le jugement des arbitres, déresponsabilisés). Surtout un beau gâchis avant le match : la voix du speaker du stade débitant un interminable discours pour je ne sais quelle association humanitaire, empiétant sans vergogne sur le Siva tau samoan, pathétique combat, déséquilibré techniquement, de la bonne conscience et du sacré.
19 novembre 2009
Dans le siècle
Arrivé à la page 70 de Cent ans de souvenirs... ou presque, j'ai commencé à penser que Raoul Gunsbourg, directeur de l'Opéra de Monaco de 1892 à 1951, me baladait et que le « presque » se rapportait peut-être plus aux souvenirs qu'aux cent ans. Je n'étais pas particulièrement fier de moi, Gunsbourg ayant eu le temps en soixante-dix pages de provoquer par sa malice, pendant la guerre russo-turque, la prise de Nicopoli, alors qu'il n'était qu'infirmier, de devenir un familier du Tsar et de toute la noblesse russe pour avoir un jour jeté sa belle pelisse en fourrure aux pieds, dès lors épargnés de la boue, d'une grande dame, de rivaliser d'esprit et de parler théâtre avec Léon XIII, qui aimait Sarcey mais pas la tragédie, de sauver enfin, par pitié pour sa mère, le jeune Lénine compromis dans un complot révolutionnaire.
Mais page 70, chargé de mission militaire par Alexandre III, on ne sait trop à quel titre, puisqu'on le connaît simplement directeur de théâtre et qu'on ignore, quel zèle dans l'astreinte au secret médical !, qu'il est médecin personnel du tsar, Gunsbourg part en expédition dans le Pamir et donne de l'Asie une description à la fantaisie toute antique. On doute alors, mais pas longtemps, car tout reprend ensuite un cours plus raisonnable et parce qu'on n'accorde pas au pacte autobiographique une dévotion de khâgneuse. On tique bien un peu quand on croise Tolstoï, qu'il ignore être écrivain, et qui semble n'être là que pour permettre une anecdote inouïe et un coup de griffe à Wagner, mais on croise tellement de monde ! Caruso, Massenet, Saint-Saëns, Tita Ruffo, Garnier, Emma Calvé dont la tombe est toute proche de celle de mon grand-père, Gounod, Ravel, Chaliapine, Honneger, le duc d'Oldenbourg, philanthrope fondateur du plus grand hôpital de Saint-Pétersbourg, particulièrement prévenant pour un patient atteint de priapisme et demandant au médecin à la fin de la visite, malicieux : « C'est contagieux, n'est-ce pas ? ».
Toutes ces esquisses sont délicieusement vivantes et on imagine avec joie Tchaikovsky faire mine tous les soirs d'allumer sa cigarette au nez de Moussorgski ivre mort, ou Saint-Saëns, de retour chez lui, trouver son perroquet entièrement plumé par son singe, le volatile répétant l'antienne apprise de la bouche des habituels convives : « Charmante soirée ! Charmante soirée ! ».
La rencontre avec Oscar Wilde à nouveau fait douter, mais qu'importe !, l'affabulateur a de l'esprit et des amis qui en ont aussi. Et c'est ainsi que le bœuf fut sur le toit.
18 novembre 2009
Un homme heureux
« C'était un pauvre homme, mais pour tout le monde, il passait pour être un homme heureux : arbitre des élégances, l'homme le plus en vue du grand monde parisien. A peu d'êtres il a ouvert son cœur attristé comme il l'a fait, à Hébrard et à moi, au cours d'un déjeuner chez Laurent.
— Ma femme me déshonore, je le sais et elle sait que je le sais.
Je regardais cet homme si envié et j'eus envie de pleurer. Que ce monde est curieux et que de tristesses sous des apparences brillantes !
Il essaya d'échapper à sa femme, qui menait une vie déréglée. Pour ne pas assister à ses débordements, il avait loué un petit appartement au centre de Paris. Il croyait sa peine finie, mais non, la fatalité s'était acharnée sur lui. Il tomba sous le coup d'une attaque d'hémiplégie qui lui ôta la parole. Sa femme en profita, s'empara de ce corps humain et le fit transporter dans la villa qu'elle possédait dans le Midi.
Là, sans aucune gêne, elle continua devant lui ses désordres. Un jour, la pauvre loque humaine, à force de volonté, arriva à prononcer le mot « vache ». Alors, sa charmante épouse, toujours très mondaine, acheta une petite vache qu'elle attacha à un poteau, non loin du fauteuil de l'hémiplégique, et lorsqu'il arrivait à prononcer le mot « vache », elle disait à ses invités :
— C'est une passion maladive de mon pauvre mari d'avoir une vache près de lui.
Elle ne croyait pas si bien dire. »
Raoul Gunsbourg, Cent ans de souvenirs...ou presque.
16 novembre 2009
Adieu les choses d'ici-bas
Alajouanine. J'avais lu ce nom au milieu de livres consacrés à Larbaud et je l'avais pris pour celui d'un universitaire arabe, russe à la rigueur. Aussi je fus surpris, lisant les Visites aux paysans du centre de Daniel Halévy, de le rencontrer en notable bourbonnais. Neurologue, Théophile Alajouanine a soigné Valery Larbaud de 1935 à sa mort; dans Valery Larbaud sous divers visages, le dernier chapitre consacré à l'aphasie est le plus passionnant. On connaît le leitmotiv répété par Larbaud pendant plusieurs mois à chaque essai de verbalisation : « Bonsoir les choses d'ici-bas ». J'ignore ce qu'il en est aujourd'hui, mais du temps d'Alajouanine, deux thèses s'affrontaient pour expliquer la stéréotypie : selon la première, les mots répétés sont les derniers prononcés avant la perte de connaissance ; pour la seconde, œuvre du Dr Jackson et préférée par Alajouanine, ils sont l'expression de la pensée du patient au moment de son attaque, l'ébauche de la phrase qu'il voulait prononcer. Baudelaire aphasique ne lâchait que des « crénom! ». Larbaud fit preuve, en cette circonstance, d'une certaine élégance. Quelques années d'agrammatisme et de retirance plus tard, il l'avait même enrichie d'une belle modestie, puisque son dernier mot fut « merci ».
28 octobre 2009
Sous-titre
« Micmacs à tire-larigot » : comment peut-on à ce point manquer de goût ? Depuis que je l'ai entendu, je cherche sans succès pire titre d'œuvre, art et industrie confondus. Des extraits entrevus me laissaient espérer un film à la hauteur du titre et je croyais tenir là le plus mauvais film de l'année. Et puis j'ai vu la bande-annonce de Cinéman.
17 octobre 2009
Du plomb dans l'aile
Un jour je critiquai ici ce préjugé des commentateurs de football qui leur fait systématiquement souhaiter que la balle aille aux ailes, loin de l'entonnoir central : cette obsession du centre lointain n'a de sens que lorsqu'on possède un avant-centre au timing exceptionnel, ce que l'équipe de France actuelle n'a pas, et dissuade d'utiliser des tactiques incomparablement plus efficaces comme les combinaisons à l'entour de la surface et les centres en retrait. Il est un autre préjugé pesant à force d'être seriné, c'est la crainte du déséquilibre offensif entre les ailes. Un Jean-Michel Larqué par exemple est obnubilé par les statistiques de répartition des attaques, progrès technique à peine moins estimable que le fantasque révélateur de hors-jeu. Pour peu qu'un côté n'ait provoqué qu'un cinquième des attaques, aussitôt il s'afflige du déséquilibre et fustige le défenseur latéral pas assez offensif. Il n'est pourtant que d'avoir quelques vagues notions de stratégie militaire pour connaître ce principe que Napoléon appliqua avec succès et dont Jomini avait fait le secret de l'art de la guerre, « la manœuvre très simple de porter le gros de ses forces sur une seule aile de l'armée ennemie ». Jomini en eut la révélation en étudiant le déroulement de la bataille de Leuthen ; on voit que deux siècles avant Lineker, déjà les Prussiens gagnaient toujours à la fin.
15 octobre 2009
Bord cadre (2)
André-Pierre Gignac possède au plus haut point le sens du but, expression à entendre dans son sens le moins figuré, le plus platement géographique : une capacité instinctive à se repérer par rapport au but et à placer le ballon le plus près possible du poteau. Cela donne le classique intérieur enroulé d'hier soir contre l'Autriche, la subtile frappe fouettée et croisée de samedi contre les Féroé. Pour marquer, il faut cadrer et le faire le plus près des limites du cadre, où le gardien n'est pas ; peu de joueurs tirent de cette évidence toutes ses conséquences. Privé de jeu depuis quatre mois par une blessure sérieuse et un déménagement, rare cas où deux déboires se succèdent à seule fin, semble-t-il, d'annuler leurs effets, j'en suis réduit à me rêver attaquant, c'est-à-dire défenseur qui aurait enfin compris que frapper fort sans souci du cadre est une stupide déperdition d'énergie, que chercher la lucarne est un double risque à réserver aux cas limites, et qu'une frappe rasant le sol et le poteau vaut toutes les mines sur la barre (j'ai beaucoup de mal à m'en convaincre, ne serait-ce que pour des raisons musicales) : consolations pathétiques d'un qui n'est pas sûr de jamais rejouer.