Le 11 novembre 1918, à onze heures du matin, mes arrière-grands-parents se mariaient ; gênés et interdits, ignorant la nouvelle de l'armistice, ils écoutaient sonner toutes les cloches de la ville. Un siècle et quatre générations plus tard, leur arrière-arrière-petit-fils de bientôt trois ans déposait, gêné et interdit, un bouquet de fleurs sur le monument aux morts d'un village situé neuf cents kilomètres plus au sud. Un siècle, ce n'est rien. Si je prends les années que j'ai vécues comme unité, moins de trois me séparent de 1918, à peine plus de cinquante des débuts de notre ère. Je me souviens avoir lu que Godard aimait beaucoup l'idée que le professeur de latin de Pétain avait combattu à Waterloo.

J'ai passé une partie de mon après-midi à survoler un livre de Pierre Miquel, Les Poilus, à la recherche d'une lettre d'un jeune soldat allemand à ses parents. Dans mon souvenir, il l'avait écrite le dernier jour de sa vingtième année et le hasard avait voulu que je la lise le dernier jour de ma vingtième année. J'écrivais dans une note récente que j'étais alors très malheureux. Relativisons ! Nos conditions de vie différaient absolument, il était au front et devait périr peu de temps après, moi j'étais en Ardèche, en famille, je passais des soirées délicieuses à discuter dans le jardin où flottaient des effluves de citronnelle. Je viens de retrouver dans ma mémoire le nom du soldat, Paul Boelicke, Google valide, mais la lettre doit provenir d'un autre ouvrage. Tant pis. Cela m'aura permis de lire que le jeune lieutenant de Gaulle, en 1914, servait sous les ordres du colonel Pétain, au 33e régiment d'infanterie d'Arras. Là-même, me semble-t-il, où mes arrière-grands-parents se marieraient, quatre années plus tard.