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« Eschyle et Sophocle morts, le spectacle d'un tragique lutteur devint l'unique jouissance d'art. » Saint-Pol Roux

30 septembre 2009

Fait divers

On retrouva le cadavre du braqueur sur le plateau ardéchois, tué comme ses victimes d'une balle dans la tempe. On ne put jamais prouver ce que tout le village savait, et tut : son propre père s'était chargé de la besogne. L'Ardèche ressemble à la Corse, sans la mer, certes, mais sans non plus les Corses. Peut-être un jour un savant tainien trouvera-t-il l'origine du sens de l'honneur dans la chair sèche et dense de la châtaigne. Toujours est-il qu'à la fin  du récit par mon grand-père de ce fait divers des années 70, je me tus, et que mon silence n'était pas loin d'être d'adhésion : n'avait-on pas atteint là un certain équilibre, non certes pour les victimes — à le chercher sans cesse on s'épuise — mais dans l'ordre du monde ? La mafia n'est-elle pas odieuse parce qu'elle détourne cette antique sagesse au profit d'une passion très moderne, qui pervertit tout : l'argent ? Je ne m'épuisai pas à trouver réponses à ces questions, ni chute à cette note.

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18 septembre 2009

Fadaise

Dans les environs d'Etretat, un magasin de vérandas : « Fabricant poseur » annonce un néon clignotant en plein jour, soucieux de dire, par intermittence, la vérité dans toute son étendue.

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16 septembre 2009

Ne crains pas

   « "Ne crains pas", dit l'Histoire, levant un jour son masque de violence — et de sa main levée elle fait ce geste conciliant de la Divinité asiatique au plus fort de sa danse destructrice. "Ne crains pas, ni ne doute — car le doute est stérile et la crainte est servile. Ecoute plutôt ce battement rythmique que ma main haute imprime, novatrice, à la grande phrase humaine en voie toujours de création. Il n'est pas vrai que la vie puisse se renier elle-même. Il n'est rien de vivant qui de néant procède, ni de néant s'éprenne. Mais rien non plus ne garde forme ni mesure, sous l'incessant afflux de l'Être. »

St-John Perse, Allocution au banquet Nobel du 10 décembre 1960.

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26 juin 2009

Péroraison funèbre

Dans le train ce matin, l'odeur pestilentielle qui envahit subitement le wagon laissait peu de doutes sur sa nature ; je n'en avais guère non plus sur son origine, un Arabe assis devant moi, non par préjugé raciste, encore que l'extravagance de la puanteur laissât subodorer la fermentation de quelque mets tout à fait exotique, mais préjugé sexiste : il était le seul homme à l'entour et j'ai encore quelques illusions sur le beau sexe. Et alors, ami lecteur, qu'à ce stade tu regrettes, comme je le fais, la disparition de Skoteinos, mon voisin apprenait par téléphone celle de Michael Jackson et s'en affligeait. « C'est les opérations, il ne pouvait plus respirer », conclut-il doctement, avant d'appeler un autre ami pour partager la nouvelle, son trouble et la nouvelle de son trouble. En cela, il agissait comme chacun, avec cet avantage : le téléphone arabe est nettement moins pathétique que la société réticulaire et affinitaire des Twitter et Facebook. Je confesse que je n'étais guère ému, n'étant pas loin de penser que Michael Jackson est mort peu de temps après sa puberté, qu'il ne cessa dès lors de regretter, de régresser, qu'il se donna tout de même la peine de produire quelques grands albums, mille lieues au-dessus de ceux d'autres stars naissantes, Madonna ou U2 par exemple, dont le succès reste pour moi une insoluble énigme, mais tout de même moins grands que ses discrets chefs d'oeuvre de l'époque Motown. Dans cette période sombre pour la musique noire, sa musique se mit à blanchir avant sa peau et son silence définitif n'est jamais que l'aboutissement logique de ce lent déclin, enfin terminé.

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23 juin 2009

L'éléphantiasis et le presque-rien (Rêve de singe)

donna_scimmia                  elephant_man                              


Evidemment, l'éléphant a de sérieux atouts : l'épaisseur du cuir, l'oeil attendrissant, une grandeur hyperbolique, une étrangeté fondamentale, anachronique, une mémoire légendaire et même une mort au parfum métaphysique mystérieux. Au singe ? La légèreté, l'adresse et cette bizarre croyance humaine en son anthropomorphisme, d'autant plus forte que notre pithécomorphisme nous gêne, qui donne à son moindre geste portée de comédie humaine : presque rien.
Je trouve le premier tiers de La Donna Scimmia (Le Mari de la femme à barbe) si drôle que je m'excuserais presque de ne pas le trouver moins profond.

histoire_vraie                                  Cochecito

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19 juin 2009

Supplique

Ô tout-puissant, pourrais-Tu d'un même élan abolir Maud Fontenoy et le mot fusionnel ?

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11 juin 2009

De l'ancien continué

« C'est ce sens d'une continuité trans-historique qui distingue Cingria d'autres poètes de son époque, surexcités par l'explosion machiniste moderne, l'ouverture des frontières à des pauvres aventureux comme Cendrars ou à des vagabonds aisés comme Barnabooth. Du reste Cingria savait apprécier contradictoirement les frontières, les passeports, les timbres, les coups de tampon, rêvant de les voir subsister de façon facultative, à titre, disait-il, de manifestations de clubs. Parce qu'il est émouvant de franchir une frontière, de l'autre côté de laquelle existent une autre langue, des douaniers en autre uniforme, d'autres aménagements de wagon, d'autres saveurs de vins et parfums de cigarettes. Continuité, soit abolition du moderne, prétendant aux ruptures et vite flétri, au profit du neuf qui « opère sur moi, avouait-il, une grande griserie ». Car il y a sans arrêt du neuf qui surgit de l'ancien continué. Ainsi, au lieu de considérer l'expansion américaine comme un phénomène moderne, il la rattachait tranquillement, intrépidement, à celle de la Rome impériale, et rien ne le fascinait comme la destinée du vieil alphabet latin. »

Jacques Réda, Le Bitume est exquis.

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06 juin 2009

« De leur passage, les hommes pauvres laissent si peu de signes ! »

C'est le temps des cerises et des premiers abricots, des baignades frileuses et des tournois de sixte. Le MHSC remonte en Ligue 1, l'équipe de France de foot est terriblement ennuyeuse et à Roland Garros la terre est toujours orange comme une orange. Dans le chœur des laudateurs de Barack Obama, une seule voix discordante, celle de ma grand-mère : plaçant la galanterie plus haut que le protocole, elle estime qu'il aurait dû se lever de son siège pour saluer Laurence Haïm. Bruce Toussaint parle du cimetière de Colleville et des tombes des centaines de milliers de soldats américains tombés pendant le débarquement. Dehors un minuscule campagnol des champs croise mon chemin en tremblant et je pense au lapin de Cingria vibrant comme une boule de mercure. Plus tard, un vers luit, le silence se fait et tout semble à l'écoute du chant surnaturel d'un rossignol. Je croyais que la glycine n'existait que pour embaumer les soirs d'avril et permettre quelques contrepèteries, j'apprends à temps, avant de la tailler, qu'elle abrite parfois des nids de merles. La tourterelle de l'amandier n'a pas tant de chance, je ne découvre son nid qu'à la fin de ma tentative de sauvetage de l'arbre, persécuté par un lierre ligneux et cramponné, vaincu à la scie. Alors que je lis L'Oiseau de Michelet, mon attention parfois s'égare et je songe à la pauvre tourterelle, visible de tous au milieu de quelques feuilles rares et desséchées ; ses yeux m'accusent, et ne parviennent à m'apaiser que les perspectives de ripaille d'amandes fraîches en 2010. Dans le journal intime de Dabit, admirable de modestie, je lis cette phrase : « Je veux bien (je ne puis être autre chose désormais) être un intellectuel — et je souris — mais n'avoir en rien une existence plus confortable que celle d'un ouvrier. » Et je souris.

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07 mai 2009

Bénéfice des rues

Au feu rouge, je proteste mais finalement laisse le Gitan laver mon pare-brise, bien sale après un mois d'immobilisation forcée — j'avais fini par me faire à l'idée que ma vieille voiture était une épave, mais le Marocain du troisième a fait des miracles. Surtout, je viens de lire Rue des Maléfices de Jacques Yonnet, aiguillé, aiguillonné par cette note d'Ornithorynque, et j'ai tendance à voir depuis en chaque Bohémien un mage. Je donne une pièce d'un euro, range mon portefeuille, constate du coin de l'œil  la maladresse  du  Gitan  qui  a  fait tomber  la pièce  dans  l'habitacle,  la  cherche  puis très vite renonce,  donne  un autre  euro.  Arrivé chez  moi, je ne  retrouve qu'une  pièce de  cinq  centimes : il  est  juste  que  l'astuce  soit récompensée.

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20 avril 2009

Canotage

« Un fleuve est fidèle à son identité en allant vers la mer et non pas en revenant vers la source. »
Nicolas Sarkozy, prétendant citer Jean Jaurès.

« C'est en courant à la mer que le fleuve est fidèle à sa source. »
Jean Jaurès

« La pensée remonte les fleuves, ne nous refusons pas ensuite à les descendre. »
C.F. Ramuz, Journal, le 18 novembre 1914.

« Fleuve issu de la mer, le fleuve Alphée ne saurait être un fleuve comme les autres, mais un fleuve inverse et pour ainsi dire symétrique. Je l'imagine à bout d'élan et de forces, remontant les pentes, coulant à rebours, comme un film qu'on déroule à l'envers. Son débit s'amenuise à mesure. En revanche, il gagne en limpidité. Il se trouve heureux de s'approcher de la fissure où il disparaîtra et qu'il devine déjà semblable à celle qui lui a donné naissance avant son équipée maritime, modeste, insignifiante comme sont les sources véritables qui laissent couler les fleuves vers leur embouchure, leur delta ou, comme il arrive aussi, qui les abandonnent et les oublient. Alors, ils ne sont même pas la proie de l'étendue infertile. Ils sont bus par les sables des déserts ou sont engloutis dans quelque perte mystérieuse, imprévisible. »
Roger Caillois, Le Fleuve Alphée, prélude.

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