Martin dormait dans son siège auto, j'étais obligé de rester dans la voiture, soudain doté d'un temps dont je ne savais que faire. Depuis plusieurs mois, un livre languissait dans la portière : Le professeur et la sirène, du prince de Lampedusa. J'aime beaucoup Le Guépard, bien plus le livre que le film, et les premières pages du recueil me plurent : une préface de Bassani, une description des demeures où le prince passa son enfance. Il y avait même un beau passage sur l'utilité des mémoires écrits par les vieillards, sur l'obligation qu'on devrait leur faire de les composer et du profit que l'humanité en tirerait. Je comptais le copier ici, mais depuis trois jours que je le cherche j'ai renoncé à retouver mon exemplaire du recueil. Est-il tombé de la portière où il avait trop longtemps attendu ?

Dans la chambre de mon autre fils, un exemplaire de À l'ombre des jeunes filles en fleurs, en poche, dont je reprenais la lecture chaque fois que je veillais à côté du lit. Je grappille encore de temps en temps une page ou deux, chaque fois rassasié d'intelligence malgré la frugalité de la prise. Les jeunes filles dissertent sur Sophocle et Racine. « Pendant ce temps, je songeais à la petite feuille de bloc-notes que m'avait passée Albertine : "Je vous aime bien", et une heure plus tard, tout en descendant les chemins qui ramenaient, un peu trop à pic à mon gré, vers Balbec, je me disais que c'était avec elle que j'aurais mon roman. » Le double sens  du mot roman est plus qu'habile : il dit combien histoire d'amour et fiction littéraire sont analogues, quand elles sont écrites par un esprit fort et ambitieux.