Cette idée fixe remonte sans doute à la lecture du court essai de Peter Handke, Essai sur la journée réussie, dont je ne garde pourtant presque aucun souvenir. Je n'avais pas vingt ans et j'étais très malheureux. Je séchais les cours non pour courir le monde ou le refaire avec mes semblables, mais pour errer dans la B.U en les fuyant. Je me rêvais berger dans les Pyrénées, je pouvais passer des heures à m'imaginer dans la nature, au bord d'un ruisseau de montagne ou au milieu d'un causse. Je frémis rétrospectivement au souvenir de ce vide qui m'entourait, et pourtant à l'époque ce n'était pas si grave, j'étais un enfant, j'étais comme miraculeusement protégé du danger par la plasticité de mon être incertain. C'était l'âge de tous les possibles, des possibles qui se consument lentement sans qu'on les saisisse, j'évoluais presque malgré moi. Je cherchais des livres courts, je les lisais dans l'heure. Je me souviens du Montaigne de Zweig, de La Journée d'un scrutateur de Calvino, spontanément de très peu alors que j'en lisais deux cents dans l'année.

Je crois que le livre d'Handke m'avait déçu, qu'il ne révélait pas comme le laissait espérer son titre le secret de la journée réussie. Mais quel livre tient ce genre de promesse ? Les traités de développement personnel, qui ont acquis depuis le monopole sur la question du bonheur, moins qu'aucun autre. L'idée toutefois faisait son chemin et n'a cessé de le faire depuis : parvenir le temps d'une journée à vivre une continuité heureuse. La journée paraît être la juste durée. La nuit marque une séparation nette, le jour est neuf et le réveil comme une nouvelle naissance. La journée avance, elle est comme l'homologue de la vie qu'on a vécue, on sent poindre des angoisses qui sont reviviscence de traumatismes passés : la séparation d'avec la mère, l'imperfection du modèle paternel et la difficulté à aller de l'avant, la peur de la solitude, l'autonomie impossible, le sentiment de désaide, les pulsions pour que passent le temps et les angoisses, tous ces obstacles à la paix du travail et aux kairoi de la joie.

Modestie de la durée, mais folle ambition du projet, car la journée parfaite n'est pas conçue comme une île perdue dans l'océan du temps, mais comme la première d'une série qui n'aurait d'autre fin que la mort. La journée parfaite enfin vécue, la malédiction levée, son éternel retour devient possible. J'y suis parvenu, j'ai tenu ma parole, je deviens semblable à Dieu, qui obéit toujours à ce qu'il a commandé une fois (Mémoires de Retz), je suis aussi semblable aux Dieux qu'il est possible comme tout homme qui tient sa parole (Pensées de Montesquieu). « Semblable », les deux génies emploient le même mot, car c'est le mot juste, de la même façon qu'il convient de parler de journée parfaite et non de journée idéale, comme je l'ai parfois fait à tort, car il s'agit bien de parfaire et non d'imaginer, d'obéir à son surmoi plutôt qu'à son idéal du moi. Ma journée parfaite n'est pas une journée de vacances, c'est une journée de travail intense.