Allongé sur le tapis au pied du lit de mon aîné, il y a dix minutes, je cherche à le persuader qu'il a tort de retenir ses selles, en prenant garde de n'exagérer ni l'importance que cela a pour nous, ni la dépréciation de ces matières naturelles, et je ne trouve qu'à dire : « le caca, c'est le caca.» Intérieurement, je raille mon éloquence, je pense à Barthes lu à vingt ans, âge impressionnable, et sa condamnation de la tautologie poujadiste : « un sou est un sou ». Et j'étais tout fier alors de dénoncer les tautologies comme d'autres traquent les lieux communs, manie qui aujourd'hui m'agace et caractérise à mes yeux le critique qui fait le malin. La phrase maintenant me paraît moins ridicule que le personnage qui la prononce dans l'imaginaire de Barthes, sans doute un épicier avide, petit-bourgeois de droite. Qu'on la mette dans la bouche d'un pauvre hère, pour qui un sou est partie non négligeable d'une économie de subsistance, elle perd son indignité. Je pense au jeune Pierre-Jakez Hélias qui ramassait les clous. La tautologie est sans doute l'aveu d'un échec stylistique, mais pas un marqueur social. Et je me rappelle que tout à l'heure, alors que je marchais aux côtés de connaissances toutes neuves, j'ai vu sur le sol une pièce de deux centimes, qu'un fugace mais intense débat intérieur s'est conclu par ma décision d'ignorer la pièce, soucieux de l'opinion que mes hôtes pourraient se faire de mon abaissement. Et bien que tout cela n'ait pas d'importance, le caca, les deux centimes, ce que les gens pensent de moi et ce que j'en imagine, et plus que tout cela ces mots ineptes écrits dans l'attente du sommeil, celui de mon fils puis le mien, je me rends compte qu'en ne ramassant pas la pièce je me suis en quelque sorte trahi.