Attendais-je le match avec impatience ? Non, mais je crois que je n'étais pas le seul : tous se préparaient plus à la fête qu'à la rencontre qui devait la permettre. Un match, c'est toujours un scénario inédit, imprévisible, unique, comment s'y préparer ? Qui pouvait imaginer hier une Croatie si dominatrice, une équipe de France si faible, deux buteurs croates coupables d'un but contre son camp et d'un pénalty, un but de Mbappé marqué de l'extérieur de la surface, etc. ? Alors que la fête était la répétition de celle de 1998, qui était elle-même répétition de celle de la Libération, répétition par des gens qui bien souvent n'avaient pas vécu la précédente, mais à qui on l'avait racontée. Peut-être toute fête est-elle tentative de recréation d'une fête originelle ? Ce pourrait être le sens des Immémoriaux de Segalen.

Pourquoi n'étais-je pas très joyeux hier ? J'ai bien crié quand la France a marqué le premier but, mais le deuxième but français m'a rendu amer. C'est quelque chose de personnel, je n'aurais surtout pas voulu gâcher la joie de mes prochains. Je n'aime pas l'arbitrage vidéo, c'est une obsession ancienne, je n'aime pas que le jeu s'interrompe, que les joueurs la réclament, que le temps se suspende pendant qu'un homme juge d'après des ralentis, c'est-à-dire du temps démonté et remonté, ou qu'il fasse semblant de le faire puisque depuis le début de la coupe du monde la quasi-totalité des décisions prises d'après la vidéo l'ont été sans qu'on le sache, en régie, par on ne sait qui, un peu à la manière dont aujourd'hui on fait la guerre. Ou peut-être ai-je découvert un peu précocément, et amèrement, le secret de l'homme de quarante ans dont parle Péguy. Car c'est une joie très pure qui illuminait hier soir les visages de la belle jeunesse havraise, et j'ai essayé de la partager aussi bien que j'ai pu, toujours ému à la vue des adolescents noirs et arabes portant fièrement le drapeau français. Pour une fois on leur racontait une histoire qui les rendait heureux.