On a beau suivre ça de loin, quelques minutes de radio dans la voiture, quelques autres de télé dans le canapé, le temps d'entendre notre président évoquer un chanteur "populaire dans le bon sens du terme", ce qui est toujours déplaisant, le temps de voir Vincent Perrot parler sérieusement de la pensée politique de Johnny, le temps surtout d'assister à une surenchère commémorative et à une obsession de son organisation, tout ce temps, c'est le nôtre. Etre absolument moderne, ce n'est pas être de ce temps, mais être dans ce temps. Les gens qui aiment rappeler qu'ils n'ont pas la télévision, font-ils du temps ainsi sauvé autre chose que cette forfanterie ? Le temps passe, et c'est heureux. Johnny avait une chanson qui disait « ça ne change pas un homme, un homme ça vieillit », voyant Vincent Perrot hier je n'étais pas sûr de la pérennité du constat, je ne l'ai reconnu qu'à sa voix, il n'avait pas vieilli, il avait changé. Je me souviens d'articles d'Andrée Viollis pour le Petit Parisien, elle était envoyée spéciale au chevet d'Anatole France mourant, mais qui tardait à mourir, ça en devenait presque un gag, ce n'est pas sans analogie avec l'agonie de Johnny Hallyday, mais c'était plus spontané comme l'étaient sans doute ses obsèques, populaires, quoique déjà nationales. Obsèques nationales, est-ce une nation qu'on enterre ? France, c'était la France, Hallyday, aussi sans doute, la France de son temps, obnubilée par les productions étasuniennes. Il faut voir avec quel plaisir masochiste les journalistes rappellent, seule note discordante, à quel point les Américains l'ignoraient et ne cessaient de le faire que pour nous moquer de l'aimer. Un panda s'éveille, une idole s'éteint, la Chine attendra, l'idole, la vraie, n'est pas morte, et le zèle avec lequel on la célèbre, au sommet de l'Etat, est celui d'un valet.