J'étais jeune alors, je méprisais sans économie, et les quelques jeunes filles auxquelles j'accordais grâce ne récompensaient pas ma clémence de leurs faveurs. Je me fis ethnologue et j'embarquai pour l'Alaska. Je fuyais mes semblables, et j'avais mis dans les Tlingits, avec leur langue étrange, l'espoir de rencontrer d'autres absolument autres. Au lieu de ça, je me retrouvai plus cerné d'ethnologues que dans ma triste Sorbonne. Carl Sagan, par sa série Cosmos, avait fait la gloire des chamans Tlingits : par transmission orale ils étaient parvenus à perpétuer jusqu'à aujourd'hui le souvenir du passage de La Pérouse, avec un luxe de détails qui en gageait l'authenticité. Ces jeunes savants étaient donc tous là avec l'intention d'écrire un livre pour affirmer l'inutilité de tous les autres ; bien des littérateurs n'ont pas d'autres desseins.

Je pris à nouveau la fuite et la chance me servit. Le caprice des vents et l'ivresse de mon guide firent échouer mon kayak sur la petite île de Dzìmakhwó. On m'accueillit bien, ma peur vite céda la place à l'orgueil d'être le premier blanc à fouler cette terre, à croiser ces regards. Le chaman de la tribu m'offrit le gîte, je fus servi par ses esclaves et si je ne l'appelais pas par son nom, c'est qu'il était imprononçable, par l'effet combiné du sacré et des particularités monstrueuses de cette langue. Je pris par commodité l'habitude de l'appeler Bob, parce que je lui trouvais un air de ressemblance avec Robert Mitchum, parce que je m'amusais à imaginer la réprobation de mes vertueux collègues, parce que surtout Bob n'avait pas entrepris de m'égorger avec son coutelas d'ivoire la première fois que j'avais négligé de limiter cet usage à mes pensées. Ce nom, qui sans doute sonnait extraordinairement à ses oreilles, semblait même l'amuser et à son tour il me gratifia d'un surnom dont je n'entrepris par précaution jamais d'élucider le sens, quoique ma connaissance de la langue s'améliorât sans cesse. J'étais jeune, je m'accommodais de cette vie sans confort, et si son caractère routinier me pesait, souvent des fêtes (tsaàghw) venaient heureusement en renouveler le cours. Bob, en sa qualité de chaman, entrait dans des transes qui me fascinaient sans que j'éprouve le besoin d'y entrevoir du surnaturel.

Je serais peut-être encore là-bas, mort ou vif, si après quatre ans de cette vie une mauvaise fièvre n'avait emporté Bob en trois jours. Je l'aimais beaucoup et sa mort me causa un grand chagrin. La mort d'un homme toujours m'émeut à la pensée des milliers de souvenirs qui disparaissent avec lui, irrémédiablement. L'ethnologue en moi, qui n'était pas tout à fait mort, pensait avec émotion au cliché de la bibliothèque brûlée, aux rituels auxquels Bob n'avait pas eu le temps de m'initier, au souvenir même de La Pérouse dont il m'avait parlé trop succinctement pour qu'il survive à travers moi. Je restai prostré près du feu pendant dix jours, alors que la tribu s'épuisait à fêter dans la liesse la mort de mon ami. Puis sa fille vint, et m'offrit une jolie boîte en bois ouvragée. Un mot l'accompagnait, écrit en français, d'une écriture aussi régulière qu'une pointe carbonisée l'avait permis. Ahuri, je questionnai la fille sur l'auteur de ces lignes, elle m'affirma que son père les avaient peintes à mon intention — le verbe « écrire » n'existe pas en langue Tlingit. « La vie est un théâtre : aie l'air heureux du rôle qu'on t'a donné ». La boîte contenait une édition ancienne du Journal de Lesseps, second de La Pérouse, joli in-octavo annoté par plusieurs générations de chamans, et je riais encore sur le pont du bâteau qui me ramenait parmi les miens.