26 juin 2009
Péroraison funèbre
Dans le train ce matin, l'odeur pestilentielle qui envahit subitement le wagon laissait peu de doutes sur sa nature ; je n'en avais guère non plus sur son origine, un Arabe assis devant moi, non par préjugé raciste, encore que l'extravagance de la puanteur laissât subodorer la fermentation de quelque mets tout à fait exotique, mais préjugé sexiste : il était le seul homme à l'entour et j'ai encore quelques illusions sur le beau sexe. Et alors, ami lecteur, qu'à ce stade tu regrettes, comme je le fais, la disparition de Skoteinos, mon voisin apprenait par téléphone celle de Michael Jackson et s'en affligeait. « C'est les opérations, il ne pouvait plus respirer », conclut-il doctement, avant d'appeler un autre ami pour partager la nouvelle, son trouble et la nouvelle de son trouble. En cela, il agissait comme chacun, avec cet avantage : le téléphone arabe est nettement moins pathétique que la société réticulaire et affinitaire des Twitter et Facebook. Je confesse que je n'étais guère ému, n'étant pas loin de penser que Michael Jackson est mort peu de temps après sa puberté, qu'il ne cessa dès lors de regretter, de régresser, qu'il se donna tout de même la peine de produire quelques grands albums, mille lieues au-dessus de ceux d'autres stars naissantes, Madonna ou U2 par exemple, dont le succès reste pour moi une insoluble énigme, mais tout de même moins grands que ses discrets chefs d'oeuvre de l'époque Motown. Dans cette période sombre pour la musique noire, sa musique se mit à blanchir avant sa peau et son silence définitif n'est jamais que l'aboutissement logique de ce lent déclin, enfin terminé.
23 juin 2009
L'éléphantiasis et le presque-rien (Rêve de singe)
Evidemment, l'éléphant a de sérieux atouts : l'épaisseur du
cuir, l'oeil attendrissant, une grandeur hyperbolique, une étrangeté
fondamentale, anachronique, une mémoire légendaire et même une mort au parfum
métaphysique mystérieux. Au singe ? La légèreté, l'adresse et cette bizarre
croyance humaine en son anthropomorphisme, d'autant plus forte que notre
pithécomorphisme nous gêne, qui donne à son moindre geste portée de comédie
humaine : presque rien.
Je trouve le premier tiers de La Donna Scimmia
(Le Mari de la femme à barbe) si drôle que je m'excuserais presque
de ne pas le trouver moins profond.

19 juin 2009
Supplique
Ô tout-puissant, pourrais-Tu d'un même élan abolir Maud Fontenoy et le mot fusionnel ?
11 juin 2009
De l'ancien continué
« C'est ce sens d'une continuité trans-historique qui distingue Cingria d'autres poètes de son époque, surexcités par l'explosion machiniste moderne, l'ouverture des frontières à des pauvres aventureux comme Cendrars ou à des vagabonds aisés comme Barnabooth. Du reste Cingria savait apprécier contradictoirement les frontières, les passeports, les timbres, les coups de tampon, rêvant de les voir subsister de façon facultative, à titre, disait-il, de manifestations de clubs. Parce qu'il est émouvant de franchir une frontière, de l'autre côté de laquelle existent une autre langue, des douaniers en autre uniforme, d'autres aménagements de wagon, d'autres saveurs de vins et parfums de cigarettes. Continuité, soit abolition du moderne, prétendant aux ruptures et vite flétri, au profit du neuf qui « opère sur moi, avouait-il, une grande griserie ». Car il y a sans arrêt du neuf qui surgit de l'ancien continué. Ainsi, au lieu de considérer l'expansion américaine comme un phénomène moderne, il la rattachait tranquillement, intrépidement, à celle de la Rome impériale, et rien ne le fascinait comme la destinée du vieil alphabet latin. »
Jacques Réda, Le Bitume est exquis.
06 juin 2009
« De leur passage, les hommes pauvres laissent si peu de signes ! »
C'est le temps des cerises et des premiers abricots, des baignades frileuses et des tournois de sixte. Le MHSC remonte en Ligue 1, l'équipe de France de foot est terriblement ennuyeuse et à Roland Garros la terre est toujours orange comme une orange. Dans le chœur des laudateurs de Barack Obama, une seule voix discordante, celle de ma grand-mère : plaçant la galanterie plus haut que le protocole, elle estime qu'il aurait dû se lever de son siège pour saluer Laurence Haïm. Bruce Toussaint parle du cimetière de Colleville et des tombes des centaines de milliers de soldats américains tombés pendant le débarquement. Dehors un minuscule campagnol des champs croise mon chemin en tremblant et je pense au lapin de Cingria vibrant comme une boule de mercure. Plus tard, un vers luit, le silence se fait et tout semble à l'écoute du chant surnaturel d'un rossignol. Je croyais que la glycine n'existait que pour embaumer les soirs d'avril et permettre quelques contrepèteries, j'apprends à temps, avant de la tailler, qu'elle abrite parfois des nids de merles. La tourterelle de l'amandier n'a pas tant de chance, je ne découvre son nid qu'à la fin de ma tentative de sauvetage de l'arbre, persécuté par un lierre ligneux et cramponné, vaincu à la scie. Alors que je lis L'Oiseau de Michelet, mon attention parfois s'égare et je songe à la pauvre tourterelle, visible de tous au milieu de quelques feuilles rares et desséchées ; ses yeux m'accusent, et ne parviennent à m'apaiser que les perspectives de ripaille d'amandes fraîches en 2010. Dans le journal intime de Dabit, admirable de modestie, je lis cette phrase : « Je veux bien (je ne puis être autre chose désormais) être un intellectuel — et je souris — mais n'avoir en rien une existence plus confortable que celle d'un ouvrier. » Et je souris.