Quand on n'est pas allé au cinéma depuis longtemps, c'est moins un film qu'on va voir que le cinéma lui-même.
Le film, c'était Bellamy, et à plusieurs reprises je me suis ennuyé ; mais à d'autres moments j'ai été ému, moins par le film que par le cinéma (pour être juste : c'est peut-être lui aussi qui m'avait ennuyé).
Quand on n'est pas allé au cinéma depuis longtemps, on trouve la place scandaleusement chère.
La preuve que le cinéma a été un art, du moins un loisir, vraiment populaire : à dix euros la place, les salles sont encore pleines (pleines de gens qui n'y sont pas allés depuis deux ans).
Le prix des places dans les stades de foot lui aussi augmente, c'est une évolution paraît-il inéluctable. Peut-on imaginer que dans l'obscurité des salles et dans l'indifférenciation de la masse on cherche la même chose, quelque chose comme un oubli de soi, en communion discrète, devant la beauté surgissant par éclair ?
En Espagne, on songe à projeter des matchs de foot dans les salles de cinéma. Prix de la place : un euro.
Entre les bandes-annonces et le film, une jolie innovation : l'extinction des lumières est progressive et syncopée, on a l'impression que l'afflux sanguin faiblit et cesse d'irriguer le cerveau : c'est une belle façon de mourir à la réalité.
Bellamy donc. Tout le monde semble obsédé par Depardieu et la massivité de son corps. Or, il n'y a pas d'incarnation sans mystère, et pas de mystère sans foi : on croit à ce grand flic dont on ne connaît pas les exploits passés, à ce héros éponyme — pour une fois lâchons-le mot, ici il dit bien ce qu'il veut dire. Beauté du cinéma, et de ses contraintes : créer dans la durée d'un épisode un personnage de série.
Le héros bien sûr doit beaucoup à Maigret et à Simenon, que je n'ai pas lu, on le sait dès la dédicace aux deux Georges. Mais étant donné la blague qu'est la référence au deuxième (Brassens), et la blague même qu'est l'enquête policière, au suspense pour le moins déceptif, on peut penser que le véritable exergue du film est la belle citation d'Auden  (« Il y a toujours une autre histoire, toujours plus que l'œil ne saurait voir. »), éloge du hors-champ, qui clôt le film mais laisse le champ libre au spectateur pensif regagnant la lumière.
Il est des artistes dont l'œuvre ressemble à une croisée, à une fenêtre à meneaux pour les plus géniaux, et d'autres qui cherchent à composer un vitrail. Chabrol, comme Balzac, est de ceux-ci. Peut-on prendre du plaisir à la contemplation d'un simple tesson coloré, parcelle d'une composition inachevée ? Elément de réponse : à six ans, je ramassais sur le bord des chemins des morceaux de verre teint, les sertissait sur des bâtons fendus pour obtenir de dérisoires loupes multicolores, et contemplais le monde à travers. Ce temps est bien loin, mais il m'arrive encore de ressentir une sourde et fugace impression nostalgique à la vue de vulgaires objets de couleurs intenses. C'était un tesson de réponse.
Evidemment on le peut. Dans la scène du magasin de bricolage, par exemple, il est permis d'entendre l'échange sur la carte de fidélité  et le commentaire de Bellamy — approximativement : la fidélité, c'est une arnaque, non ? — comme un point de vue plus général sur la fidélité dans le couple, thème qui traverse tout le film ; mais si l'on recule de quelques pas, jusqu'à deviner le vitrail, on peut se risquer à espérer qu'un jour le spectateur s'étonnera que des êtres aient pu porter sur eux, sans qu'aucun film avant celui-ci ne le montre, une carte qui garantissait leur fidélité, non à d'autres êtres ou à des idéaux, mais à des enseignes marchandes.